Le Bal des Chacals : Les dangers du huis-clos des dirigeants

Le Bal des Chacals (lien), le dernier roman de Jean Lesieur (son interview sur France 24), narre les rêves déchus d’un journaliste parisien, plutôt idéaliste, mais aussi ses relations avec les hommes politiques englués dans leurs rivalités pour le pouvoir et l’influence.

Dans la relation entre les médias et les hommes politiques, on s’aperçoit très vite que l’acteur principal est en fait absent, inexistant : le peuple, la nation ont disparu des écrans radars et ne jouent absolument aucun rôle, même pas celui de figurants.

Crédit: Editions du Toucan

L’aveuglement dont les personnages politiques font preuve, mais aussi la complicité active ou passive journalistes qu’ils fréquentent quotidiennement, conduisent le lecteur à douter du sens qu’ils donnent à l’intérêt général, puisque personne n’y fait référence ni même en parle.Il est absent de leurs préoccupations, tout comme le peuple d’ailleurs.

Dans ce huis-clos, le journaliste Thomas Richard, principal protagoniste de ce roman, entre dans leur jeu et se laisse utiliser pour nuire à un tiers et se retrouve donc confronté à ses dilemmes, déchiré entre son éthique et une attirance malsaine pour les hommes de pouvoir.

Une description fidèle des organisations en échec

Au-delà du roman, nous retrouvons là, parfaitement relatées, les conditions qui peuvent mener toute organisation à sa perte.

En premier lieu, une organisation n’existe pas que pour elle-même. Qu’il s’agisse d’un service public ou d’une activité privée, elle a vocation à produire, des biens comme des prestations de service. Elle est donc orientée vers la production et vers son environnement. C’est d’ailleurs sa raison d’être. Les administrations elles-mêmes interagissent en permanence avec les usagers et font évoluer leurs missions au gré des besoins de l’Etat, comme de la Nation.

Pourtant, il arrive que les rivalités, les haines, les rancœurs, notamment aux échelons les plus élevés emmènent les protagonistes à perdre le sens commun et à centrer leur existence sur ce conflit, quel qu’en soit le prix pour l’organisation dans laquelle ils œuvrent, même si cela doit aller jusqu’à la paralyser et voire la détruire dans le pire des cas.

Toutes les organisations peuvent être atteintes, même la plus petite association

Le regard déçu, voire écœuré, que l’auteur porte sur ces rivalités et coups bas au plus haut de l’Etat ne doit pas faire oublier que tout un chacun peut se retrouver spectateur et même acteur d’une situation semblable, y compris dans une paisible amicale de boulistes, avec des conséquences du même ordre sur les protagonistes. Tous nous avons vécu ces moments surréalistes où une association paisible s’écharpe sur la couleur des cochonnets à acheter pour la prochaine compétition.

Le plus surprenant dans tous ces conflits est que l’enjeu est totalement secondaire, car les moyens mis en œuvre pour écraser l’autre sont hors de proportion et entrent dans une logique quasiment clausewitzienne : on monte vers les extrêmes, on engage toujours plus de ressources pour franchir le point culminant avant l’autre et s’assurer de la victoire. Quel qu’en soit le coût, quels que soient les dégâts, même si cela doit aboutir à la dissolution de l’amicale des boulistes.

La disproportion des moyens mis en œuvre, les dommages potentiels sur l’organisation et ses membres, tout cela est relégué dans les oubliettes de la mémoire.

La raison disparaît, la passion emporte tout

Dans ce genre de conflit, la raison n’est plus utilisée que pour nuire, détruire, annihiler. En aucun cas elle ne contribue à peser les avantages et inconvénients de la poursuite du combat comme de la négociation. On entre donc dans une logique d’attrition, où il importe de porter un coup supplémentaire, un de plus, un que l’adversaire n’osera pas utiliser, ou qui le fera tomber à genoux.

En fait les motivations que l’on va retrouver chez ces ennemis farouches ont leur origine dans les besoins ancestraux autour desquels nos sociétés guerrières se sont progressivement construites : la lutte pour la domination sur le clan et le contrôle des membres,  ou bien encore la reconnaissance sociale, si vitale, car elle nous permet d’exercer notre influence et donc notre pouvoir.

Ces quêtes désespérées et millénaires, ce sont elles qui nous rongent et emmènent vers leur fin les organisations dont les dirigeants se laissent aller à leurs instincts et leurs passions.

Le plus préoccupant : les média et la classe politique conduisent-ils la nation à sa perte ?

Pour revenir au « Bal des Chacals », les journalistes et politiques ne devraient pas, dans un système idéal, fonctionner en vase clos : ils n’appartiennent évidemment pas à la même organisation, les uns sont élus, les autres pas. Les élus n’ont pas vocation à diriger, mais être au service de leurs électeurs, et de la nation. Les journalistes ont eux des devoirs à l’égard du peuple, qu’ils doivent informer et éclairer. Pourtant tous se comportent comme s’ils étaient à la tête d’une entreprise leur appartenant, l’entreprise France, dont il convient de s’assurer le contrôle pour éviter d’être débarqué par un rival.

La relation quasi-fusionnelle avec les média, mélange d’attirance, de haine, de destins inextricablement liés ajoute à ce sentiment de caste dirigeante et horriblement stable, jamais renouvelée et dont les conflits internes, rappelant les tragédies grecques, encore que ça ressemble plus souvent à Astérix en Corse lorsqu’on entend les conflits de successions à la tête de partis politiques ou d’entreprises pourtant réputées sérieuses.

C’est en fait cela le plus préoccupant dans le roman de Jean Lesieur : il nous propose une collection d’individus qui devraient agir plus ou moins indépendamment les uns des autres, et non pas s’estimer propriétaires mais au mieux dépositaires d’un pouvoir qui leur est provisoirement octroyé. L’auteur nous présente au contraire un groupe indissolublement lié, dont les membres sont tellement persuadés d’être les suzerains d’un bien, notre pays, qu’il disparaît totalement de leurs préoccupations quotidiennes, ce qui leur permet alors de se consacrer corps et âme à ces conflits fratricides, sans aucun égard envers ceux dont ils président aux destinées, i.e. la nation, mais ce qui est également valable dans une organisation !

Une conclusion pourrait donc être la réduction des pouvoirs de ces groupes au profit des véritables propriétaires de la France, c’est-à-dire le peuple, afin de réduire les dysfonctionnements structurels que leurs luttent ne permettent pas de résoudre. Mais alors, ne verrait-on pas aux échelons locaux la reproduction de ces combats. Après tout, le goût pour le pouvoir, le besoin de reconnaissance, la haine de l’adversaire, ne sont-ils pas les sentiments les mieux partagés dès lors que l’on met deux hommes face à face, qu’il s’agisse d’un parti politique, d’une entreprise ou d’une association ?

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