Pour en finir avec le mythe « un chef, une mission, des moyens » (enfin j’espère)

Le milieu militaire revendique être un modèle d’organisation, d’ordre et d’efficacité et, je suppose, ce n’est pas tout à fait faux et même totalement vrai, sinon tous les exploits réalisés par nos soldats ces dernières années n’auraient jamais été possibles.

Pourtant, cette institution que j’admire et aime,  me fait parfois sourire avec ce que je considère comme un mythe identitaire, cette fameuse expression : « un chef, une mission, des moyens ». Je vais donc la contester dans l’article qui suit.

Le rêve d’une vie simple et univoque

Notre tendance naturelle consiste à simplifier notre environnement et le rendre ainsi accessible à une interprétation rapide et économique des multiples interactions qui l’animent à chaque instant. Niklas Luhmann a plutôt bien décrit cette démarche dans « Vertrauen » (« La Confiance »). Avant de prendre une décision, que nous voulons être la plus éclairée possible, nous cherchons de manière naturelle à optimiser nos choix en nous informant, en recherchant les informations utiles pour éliminer celles qui sont superflus. L’indécision trouve d’ailleurs son origine dans notre incapacité à faire ce travail de tri absolument indispensable.

L’effet pervers de ce tri est d’altérer la finesse du jugement en se privant d’informations, de données, d’inconnues qui pourraient pourtant influencer la décision. L’obsession de pouvoir tout englober d’un regard, en interprétant outre mesure les zones d’ombre nous conduit ainsi à attribuer notre vision des choses à une partie qui ne partage pas nécessairement notre avis : Il est autant de réalités que d’hommes (et de femmes).

Cette manière d’aborder les problèmes trouve donc son paroxysme dans l’expression « un chef, une mission, des moyens », avec sa réduction drastique de l’environnement du chef militaire, et balaie du revers de la main toute la complexité et la contingence de l’action militaire.

J’admets cependant que cette simplification idéale garde toute sa pertinence aux petits niveaux, dits d’exécution, mais assez rarement, et dans les unités auxquelles on va accorder tous les moyens jugés nécessaires pour remplir une mission critique pour notre pays, la réussite de la mission étant alors considérée comme une priorité essentielle « au succès des armes de la France » selon l’expression consacrée. Ces moyens seront financiers, humains, en matériel, et seront accompagnés d’une mission unique, sur laquelle tous les efforts individuels et collectifs sont focalisés. Je pense ici aux Forces Spéciales ou à la Patrouille de France.

Cette situation avantageuse étant dictée par les besoins opérationnels, il serait honteux de diminuer le mérite des chefs qui ont été placés dans de telles circonstances. Il est encore heureux qu’on leur ait donné les moyens de la réussite de la mission.

Cependant, personne ne pourrait raisonnablement penser que l’ensemble d’une organisation pourrait fonctionner sur le même modèle, ce qui est inconcevable, sauf à jouir de moyens illimités, ce qui ne s’est jamais vu, sauf peut-être dans certains clubs de football !

Je voudrais plutôt m’attacher ici à la moyenne des activités militaires, moins visibles et héroïques, mais concernent surtout l’immense majorité d’entre nous. Mais propos s’appliquent d’ailleurs aux autres secteurs d’activité, privée comme publique.

Une exception dont on veut faire une règle.

Ce triptyque magique de « un chef, une mission, des moyens », par sa simplicité extrême et réconfortante, laisse croire que la réunion de ces trois conditions suffit à remplir avec succès une mission.

Le cas général est bien différent, et pour plusieurs raisons.

Les moyens

Les moyens sont-ils un gage de succès ? Certes, ils y contribuent. Mais toute situation a vocation à évoluer, au gré des circonstances et de la volonté des autres parties prenantes. Cette interaction impose une adaptation réciproque et permanente des moyens déployés, avec inévitablement des temps de réaction et des délais de déploiement, chaque détail ne pouvant être prévu et planifié. Car c’est bien là le problème: celui qui prévoit tout dans ses moindres détails crée des rigidités des engrenages à la précision suisse, au risque de rendre le système incapable de s’adapter à son environnement,

Les moyens sont également générés par les ressources disponibles. Or, à l’exception notable d’entités qui bénéficient d’un effort particulier, les ressources sont naturellement comptées. Il convient donc la plupart du temps de gérer plutôt de compenser le manque de moyens par une gestion optimale, plutôt que de veiller à éviter une surabondance contre-productive.

La mission

La mission est généralement définie en début d’action, ce qui est évidemment préférable. Mais il est rare que la totalité des paramètres aient pu être pris en compte dans la définition de la mission. La part d’inconnu subsiste, elle est plus ou moins vaste, au gré des moyens (comptés)  et du temps que l’on a pu ou bien voulu consacrer à identifier les données manquantes. Et comme la partie d’en face réagit à notre propre action, de nouvelles zones d’ombre se dévoilent au fil de notre progression, comme pour des explorateurs. Notre mission évoluera donc au fil du temps pour répondre à ces nouvelles contraintes.

La mission peut être également formulée de manière à être rendue acceptable à des tiers certes alliés, mais sourcilleux et parfois versatiles. La richesse sémantique de la langue permettra alors des circonvolutions générant la plus grande perplexité chez celui chargé d’exécuter la mission, mais à même de rassembler un plus grand nombre de partisans aux objectifs largement divergents.

Le chef

Ah, le rêve du chef à la tête de ses hommes, de son organisation. Leader incontesté, à qui tous obéissent sans la moindre hésitation. Y compris dans les épreuves. Ah, le chef à qui l’on a confié les rênes du pouvoir et à qui personne ne demande des comptes jusqu’au succès final.

C’est pas tous les jours, n’est-ce pas ?

Le chef évolue lui-même dans un environnement où les plus belles qualités de dévouement et engagement se disputent l’espace avec l’envie et l’ambition, mais aussi la défiance à l’égard de celui qui deviendrait un rival, si sa mission était couronnée de succès. Bref, le chef est lui-même soumis à de multiples influences, qui, volens nolens, le contraignent à adapter ses plans, ses intentions pour les rendre acceptable par ceux à qui il doit rendre des comptes, pairs, supérieurs, mais aussi subordonnés ou collaborateurs, dont il faut s’assurer de la loyauté, même limitée et circonstancielle.

Conclusion :

Elle sera simplissime : je n’aime vraiment pas les formules réductrices et simplificatrices à l’extrême. C’est pourquoi ce blog restera si austère à la lecture. Je déteste les slogans à l’emporte-pièce, les aphorismes qui n’ont vocation qu’à donner du prémâché plutôt qu’à stimuler l’intellect.

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4 réflexions au sujet de « Pour en finir avec le mythe « un chef, une mission, des moyens » (enfin j’espère) »

  1. Pat F.

    Je crois que vous avez interprété a votre « sauce » cette maxime… Vos remarques sont justes je ne les conteste pas mais plus prosaïquement la signification en est :

    – UN (chef) C’est le UN qui compte, c’est un principe de management bien connu qu’on retrouve dans le fameux RACI (responsible, accountable, concerned, informed) il faut une seule tête.
    – UNE (mission) clairement définie, un résultat attendu et non équivoque, qu’on peut mesurer.
    – Des moyens, sous-entendu ces moyens sont connus et celui qui prend la responsabilité (le chef, l’accountable) les accepte et valide qu’ils vont permettre de remplir la mission, ou pas !

    Répondre
    1. Fabrice Jaouën Auteur de l’article

      Merci pour votre contribution.
      Vous avez tout à fait raison sur le principe. Mais c’est un cas idéal vers lequel on cherche à tendre, tout en se heurtant au principe de réalité…

      Répondre

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