Alain Corbin : Histoire du Silence

Alain Corbin vient de publier chez Albin Michel un court essai « Histoire du Silence de la Renaissance à nos jours » (pour l’acheter : ici). En fait, il ne s’agit pas réellement d’une histoire du silence, mais plutôt de son éloge.

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L’Histoire du Silence est d’abord un éloge du silence

S’appuyant sur de très nombreux exemples issus de la littérature, de la peinture, mais aussi des Ecritures, A. Corbin nous rappelle le rôle essentiel du silence à la fois dans les relations sociales, mais aussi dans la construction et le développement de notre pensée.

J’y ai d’ailleurs découvert surpris que les villes, dans les siècles passés, n’étaient guère plus silencieuses qu’aujourd’hui, d’où cette quête perpétuelle du silence.

Aujourd’hui notre relation au bruit est paradoxale. D’un côté, notre tolérance aux bruits de notre environnement a profondément diminué. De l’autre, nous sommes devenus incapables de supporter un long silence. Sollicités en toute occasion par l’activité humaine qui nous environne, nous sommes accrochés à nos téléphones et autres tablettes qui nous envoient sans rémission des signaux sonores et visuels, nous interdisant de fait ces temps de repli, de réflexion, d’approfondissement nécessaires à notre équilibre.

En notre siècle où la communication prend une telle importance, le silence n’est plus guère valorisé. Au contraire, il faut occuper l’espace médiatique, masquer nos propres faiblesses par un bruit permanent. Qu’il soit utile ou pas importe peu, l’essentiel étant de se manifester.

A vrai dire, tout au long de ce livre, les bavards, les hyper-connectés sont mis à l’index… Etant moi-même plutôt disert dès qu’il s’agit de parler de ma personne et de me mettre en valeur, autant dire que je me suis plutôt senti visé… Ce qui m’a conduit à m’intéresser à ce que j’appellerais ma posture managériale.

L’apologie du manager silencieux

On trouve quand même beaucoup de leaders, de managers qui passent le plus clair de leur temps à parler, à s’exprimer, à tenter de convaincre pour faire passer leurs messages, leurs directives et qu’enfin, les niveaux subordonnés les suivent comme un seul homme (ou une seule femme)… Mais combien d’entre nous écoutent, prennent seulement le temps de s’approprier la pensée de leurs collaborateurs ?

C’est pourtant absolument salutaire : à quoi servent mes paroles si elles ne sont pas audibles, si la construction intellectuelle ou la situation actuelle de mes interlocuteurs ne leur permet pas de m’entendre ?

Quand je m’exprime est-ce pour répondre à un véritable besoin ou est-ce pour me rassurer, voire pour satisfaire mon égo, afin de faire profiter les plus humbles de l’élévation de ma pensée ?

Suis-je obligé de prendre la parole et de rendre la justice hic et nunc ou puis-je m’accorder un délai de réflexion ?

La pression de l’hyper-communication

Nous vivons dans une époque où le silence est quasiment démonétisé : les Tweets les plus insignifiants et stupides deviennent l’objet de polémiques sans fin et constituent même une source de revenus. On est sommé de s’expliquer sur tout et sur rien, le besoin d’être informé, d’entendre une explication s’impose à nous toutes et tous. Ce modèle omniprésent imprègne tant nos sociétés que le silence devient suspect.

Comment une organisation, qu’il s’agisse d’une entreprise, d’une association ou d’une administration pourrait-elle rester à l’écart de ce phénomène ? Un début de réponse pourrait se trouver dans la pédagogie du silence, une communication où, paradoxalement, nous prendrions la parole pour expliquer les raisons de notre silence…Mais cela dépend aussi de la culture de chaque organisation et de ses relations avec son environnement.

Le sujet mérite en tout cas un temps de réflexion… et donc de silence.

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2 réflexions au sujet de « Alain Corbin : Histoire du Silence »

  1. Pascal ponty

    J’ai un jour participé à un projet d’étude, avec des collègues japonais. Je me suis vite aperçu que je parlais tout le temps, avant la fin des phrases des autres. Je me suis adapté; c’était très dur au début : attendre jusqu’à 30 secondes de silence après une fin de phrase, avant de répondre.. ou pas. Une fois le pli pris, ces courts silences produisaient un confort relationnel, une maturation collective, inégalables. Beaucoup de silences, et à la fin une action coordonnée, efficace, simple.

    Répondre
    1. Fabrice Jaouën Auteur de l’article

      C’est tout à fait cela.
      J’ai l’impression qu’en parler à froid, cela n’intéresse guère. C’est uniquement confronté à la situation que l’on prend conscience que la valeur du silence est différente d’une langue à l’autre, ce temps d’attente avant de répondre signifiant l’importance que l’on accorde aux paroles de notre interlocuteur.

      Répondre

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