La neutralité de l’information : quelle bonne blague !

En êtres ambitieux et avides de succès ou/et de reconnaissance, nous nous efforçons de montrer qu’en toutes circonstances nos choix sont rationnels, mesurés, pondérés et surtout, que rien n’est laissé à la subjectivité de notre interprétation. La subjectivité, quelle horreur !

Attention, dans cet article, je ne remets pas en question les managers ou dirigeants : quand on fait du profit, on en fait, et quand on est dans le rouge, on perd évidemment de l’argent. Je m’intéresse plus aux dérives inévitables de ces cohortes de chiffres et d’évaluations qui accompagnent le système de reporting et le complètent, lui donnent toute sa saveur empoisonnée. Egalement, je considère que l’information dont nous avons besoin est à notre disposition en totalité, car sinon, il s’agirait d’un tout autre sujet, lié à l’incertitude intrinsèque à toute prise de décision.

Le règne de la Raison

Les émotions, la subjectivité sont d’abord considérées comme l’expression de nos propres faiblesses et de ces failles que l’on cherche à dissimuler tant bien que mal, qui sous un aspect rugueux, qui en s’éclipsant à bon escient… En revanche, dès lors que nous nous exprimons avec rationalité et objectivité, prouvant ainsi que nos propos sont le fruit d’une analyse poussé et d’une pensée supérieure, alors, oui, nous devenons crédibles.

En règle générale, il est préférable d’asseoir notre propos sur des fondations solides. Alors nous avons recours aux chiffres, ces oripeaux que l’on croit de soie et d’hermine, à des raisonnements qui montrent le caractère inéluctable de la décision que nous mettons en avant. La sécheresse des chiffres clôt alors toute discussion. Si possible on les accumule, à charge comme à décharge, histoire de ne pas avoir à approfondir le choix des données, les agrégats, les tendances, ni leur présentation…

Le sommet de l’art est atteint quand parvient faire taire toute interrogation précise sur l’utilité ou la signification de telle ou telle donnée.

Surtout avoir l’air sûr de soi

Si ces chiffres ne sont pas  aussi bons que nous le souhaiterions, alors nous alignons les phrases péremptoires, les nuances ayant alors pour seule vocation de valoriser la finesse de notre raisonnement et surtout disqualifier tout ce qui pourrait l’affaiblir. En effet, dire : « je ne sais pas… nous sommes dans une zone d’inconnu… nous n’avons pas vu venir… » revient à poser sa tête sur le billot.

Pour se sauver, il importe donc de montrer que rien n’échappe à notre regard d’aigle et que chaque détail, même le plus insignifiant, trouve un sens dès qu’il est soumis à notre esprit inquisiteur. Et surtout, surtout, quand les résultats ne sont pas au rendez-vous, trouver un impondérable, un paramètre qui laisserait entendre (mais pas trop fort, sinon ce serait suspect) qu’un des acteurs n’a pas été à la hauteur.

Ces techniques sont vieilles comme le monde et marchent à chaque fois, l’essentiel étant d’être sûr de soi et de le montrer, avec juste ce qu’il faut d’humilité, pour ne pas avoir l’air arrogant. Pourquoi ne pas avoir l’air arrogant : nos N+ quelque chose pourraient croire qu’on veut leur piquer la place !

Rien n’est neutre. Tout est subjectif et nous sommes faibles

Pourtant nous ferions mieux d’admettre la vérité : il n’y a jamais rien d’objectif. Tout, ou quasiment n’est que perception et doit être analysé, interprété.

En premier lieu, nous sommes tous le produit d’une éducation, d’un environnement social, privé et professionnel qui donnent à notre compréhension des choses un prisme unique,guère reproductible à l’identique, avec toujours des nuances d’un individu à l’autre. Ce prisme est une construction en constante évolution, en raison des influences sociales, familiales, académiques et professionnelles qui nous marquent et qui jour après jour nous font changer, à la fois par les souvenirs, les stimulations diverses qui ne parviennent pas toujours à notre conscience, ou que l’on rejette.

De la même manière, nous sommes des êtres en évolution constante, influencés à chaque seconde par toutes les informations que nous recevons, traitons ou même simplement laissons de côté : même dans les jardins les mieux entretenus nous verrons pousser des plantes inattendues, dont on a parfois bien du mal à se débarrasser.

Nous pouvons y ajouter, comme je l’ai déjà écrit dans un autre article, notre biologie propre, sur laquelle nous avons aucun contrôle : une carence en vitamines, une production hormonale, des impulsions électriques, la chimie du sang, etc, autant de paramètres susceptibles de nous rendre irritables, exubérants, tristes et qui vont donc influencer la manière dont nous allons traiter l’information.

Même les groupes sont faibles

On pourrait donc supposer que l’effet de groupe permet de contrebalancer ces déséquilibres dus à l’individualité du jugement. Mais le groupe est lui aussi soumis à de nombreuses influences. Si nous sommes tous issus du même moule, nous aurons tendance à avoir des schémas de raisonnement identiques, où toute excentricité est suspicieuse. Les enjeux de pouvoir ou personnels biaisent la nature des contributions de chacun au groupe : on peut avoir envie de laisser un adversaire se perdre dans ses chiffres et ses affirmations, sans le ramener à la réalité. Mais les autres membres du groupe sont-ils eux-mêmes prêts à entendre une autre réalité que celle qu’ils veulent bien percevoir ? Rien n’est moins sûr.

Les regards décalés, non conformes doivent-ils pour autant être encouragés ? Pas nécessairement, puisqu’ils peuvent, s’ils deviennent trop insistants ou divergents, saboter le groupe. Une vision même erronée est souvent plus utile qu’une paralysie, une aporie des organes de décision…

Y a-t-il une solution, une martingale ?

Excellente question. Je ne crois pas, tout est affaire de circonstances, d’équilibre, d’ouverture, de diversité, d’harmonie et de goût pour la confrontation et la différence. Bref, un cocktail éminemment instable.

C’est un équilibre fragile, qui peut être remis en cause à tout instant et qu’il convient de protéger et développer avec soin et patience pour qu’il ne dépérisse pas…

 

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