Catch 22 : le roman qui tue le mythe de l’homme charismatique

Au début des années 60, Joseph Heller, lui-même ancien bombardier sur B-25, publie Catch 22, satire de la vie d’un escadron de bombardiers américains pendant la IIe Guerre mondiale. A première vue, il s’agit certes d’une œuvre pacifiste, révélatrice d’une époque, mais à la portée bien plus large, puisqu’elle met en scène la confrontation entre un individu et une organisation dont la logique, la mécanique et l’inertie le dépassent largement. L’auteur en profite également pour décortiquer avec talent le système social de cette base aérienne et démonter le mythe du héros solitaire, si fréquent dans la littérature de guerre. (ICI pour le commander)

Brièvement, le personnage principal, Yossarian, est désespéré car son chef augmente sans cesse le nombre de missions de combat à devoir remplir avant de pouvoir prétendre être relevé et rentrer au pays. Il essaie donc d’être débarqué pour inaptitude mentale, mais le « Catch 22 » (l’article 22 du règlement) précise que c’est justement la preuve d’un esprit sain, confirmant alors l’aptitude à remplir la mission…

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Yossarian, un personnage essentiel, mais pas central

Dans les romans et surtout les romans de guerre, on adore lire les hommes qui transforment à eux seuls le sort de la guerre ou bien ont des destins exceptionnels . Catch 22 se situe exactement à l’opposé : chaque personnage a son chapitre dédié. L’impression générale qui en ressort est celle d’un univers déroutant qui laisse la part belle à l’enchevêtrement des relations humaines, démontrant ainsi l’infinie complexité de cette microsociété.

Vous l’avez certainement remarqué, la littérature, les médias ont tendance à fabriquer des héros, des hommes et des femmes qui à eux seuls ont retourné une situation et emporté des victoires sans précédent. Cette hyper-personnalisation de l’aventure humaine permet une narration aisée et facile d’accès. Pourtant, elle tend à occulter l’ensemble des acteurs, visibles et invisibles, sans lesquels ces super-héros n’auraient jamais existé.

A trop croire en ces constructions intellectuelles, on se retrouve avec des dirigeants, même aux plus petits niveaux, qui se placent au-dessus de la masse et oublient qu’ils ne sont que les acteurs parmi d’autres d’un système qui les dépasse et existera très certainement sans eux.

Le peu d’influence de l’individu sur le système

Tout au long de Catch 22, les équipages se comportent de manière surréaliste, sans que leurs errements n’influencent, sauf à la marge, la bonne conduite des opérations. Leurs chefs, comme le colonel Cathcart ou les généraux Dreedle et Peckern n’ont eux-mêmes d’influence que sur leurs subordonnés et n’existent qu’à travers l’exercice de leur autorité, dont ils abusent sans la moindre hésitation (sinon, ce ne serait pas une satire).

On va retrouver assez fréquemment dans les récits de guerre cette relation désincarnée à un système où l’on ne connaît peu ses chefs et où l’essentiel des relations sociales se produit dans l’environnement immédiat. On peut aussi se demander quelle est l’influence réelle de chacun des protagonistes, quel que soit son grade, dans le système où il évolue, voire même, le système, bien que n’étant pas doté d’une volonté propre, génère ainsi sa propre dynamique, indépendamment des efforts individuels pour tordre le cours des événements.

Quel espace de liberté pour l’individu dans son organisation ?

Un des paradoxes de Catch 22 est la grande liberté dont jouissent les personnages, tant que la mission est remplie. Les comportements autoritaires existent, mais sont de peu d’effet, dans un jeu complexe de pouvoir et de résistance à l’autorité. Le commandement, bien que largement déviant, ne considère pas que les écarts de comportements des soldats représentent un véritable danger. Il tente plutôt de composer, l’essentiel restant le consentement à l’engagement dans les missions de combat, même les plus dangereuses.

A ce propos, même si Yossarian tente d’échapper aux ordres successifs d’effectuer toujours de missions de combat, il continue à voler et atteint les 70 missions, alors que ses camarades ont tous disparus au combat.

Le consentement face à l’autorité, notamment en situation de guerre, a été étudié par François Cochet dans « Survivre au Front 1914-1918. Les Poilus entre contrainte et consentement », où il apparaît que la contrainte n’a guère besoin d’être mise en avant pour s’exercer, le système social et hiérarchique suffisant dans la plupart des cas à obtenir le consentement.

Le caractère insoluble des logiques circulaires

Tout au long de Catch 22, Yossarian essaie d’échapper à cette logique circulaire décrite au début de cet article. Pour rappel : si on demande à être cloué au sol, parce qu’on est mentalement inapte à voler, c’est qu’on est sain d’esprit, puisqu’il faut être fou pour accepter de voler. Donc si on est sain d’esprit, on n’est pas inapte.

Cette logique circulaire est un danger qui se retrouve parfois dans les processus bureaucratiques, qui sont souvent le fruit d’ajouts successifs de réglementations qui, in fine, se contredisent. Ce genre de situation se retrouve également dans les systèmes hiérarchiques, où l’on subit des reproches pour tout et son contraire. Ce peut être le cas dans un contexte de harcèlement moral, mais aussi au sein d’une organisation où les procédures d’arbitrage sont déficientes, notamment lorsque des chaînes hiérarchiques séparées expriment des exigences contradictoires.

Le constat dans Catch 22 est donc sans appel : face à une organisation très structurée, centrée sur ses procédures, prétendre résoudre une logique circulaire est un combat vain.  Il n’existe alors qu’une alternative : se résigner ou partir.

C’est pourquoi je ne pourrais que vous conseiller de lire Catch 22, tant pour la qualité narrative et pour une meilleure compréhension des systèmes et organisations dans lesquels nous évoluons en permanence.

Et n’oublions pas : « Yossarian lives » (ça, c’est pour vous encourager à faire quelques recherches).

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3 réflexions au sujet de « Catch 22 : le roman qui tue le mythe de l’homme charismatique »

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